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Prison côté pop

Pour la majorité d’entre nous, les seules choses que nous croyons connaître du milieu carcéral nous parviennent par écrans interposés et bien souvent sous forme de fiction. Il y a les films bien sûr (je ne saurais que trop vous conseiller le florilège de l’émission Blow Up sur le sujet). Néanmoins depuis bientôt 20 ans, les séries s’intéressent également de près à la vie des détenu-e-s. Alors, on ne va pas s’attarder sur tous ceux qui passent par la case prison – Junior Soprano (The Sopranos), Pablo Escobar (Narcos), George Bluth (Arrested Development)… ne sont que la pointe de l’iceberg – mais pour cette plongée en prison côté pop, nous allons revenir sur les trois séries marquantes qui ont la prison comme (l’un des) sujet principal et qui placent les personnes incarcérées au centre de l’intrigue, plutôt qu’en marge comme dans les séries policières ou judiciaires. Evidemment que vous me voyez venir avec mes gros sabots, il s’agit bien de The Wire, Prison Break et Orange is the New Black.

THE WIRE 2002-2008

Il faut d’abord rendre à César ce qui est à César : sans Oz (1997-2003), première série dramatique diffusée sur chaîne câblée (HBO), on attendrait peut-être toujours The Wire et d’autres programmes du genre. Sans compter que son descendant direct est diffusé sur le même network. Mais The Wire a eu un plus grand impact international puisqu’elle se retrouve régulièrement en tête des classements des meilleures séries télévisées. Elle trône également en bonne place dans les cursus universitaires. Et pour cause : les co-auteurs (David Simon et Ed Burns) se sont entourés de sociologues et d’anthropologues urbains ayant vécu dans les quartiers de Baltimore pour être le plus proche possible de la réalité. Ce qui leur a permis, d’une part, d’éviter de tomber dans le piège du manichéisme – on peut ainsi, tour à tour s’identifier ou du moins entrer en empathie avec chacun des personnages, même s’ils ont le rôle des criminels – mais également de replacer se système carcéral au sein d’une analyse plus globale des institutions. “Le tour de force de la série est de s’engager, sur le plan social, en montrant sans détour les coins les plus sombres du décor américain, son revers le plus inavouable, tout en mettant en scène une foule de points de vue réalistes qui multiplient les questions dérangeantes sans jamais proposer de solution miracle. Il n’y a pas de fausse objectivité rassurante et pas de subjectivité accusatrice sous-jacente, l’épisode ne fait que montrer les situations le plus fidèlement possible.” (on dit merci qui ? merci Wikipedia) Voilà de quoi passer plusieurs heures de cours (et pas seulement dans les classes de cinéma) à (re)visionner les épisodes et à animer des conférences dans des colloques en tout genre.

Pour ne pas tomber entièrement dans le fanatisme et apporter un peu de nuances, rappelons tout de même que The Wire est une série sur des personnages essentiellement noirs et dans la précarité écrite par des hommes blancs pour être diffusée sur une chaîne premium (payante donc) avec un certain type d’audience (à satisfaire) en tête. Mais ce n’est qu’une fausse critique car, comme expliqué, c’est peut-être le moyen le plus direct pour ce public d’entrer en contact avec le milieu carcéral et cette série documentaire fait vraiment le job !

PRISON BREAK 2005-2009 (2017)

Si ce n’était pas encore clair, il y a très peu d’objectivité dans ce que j’écris ici alors je vous le dis : Prison Break… franchement ?! Je ne comprends toujours pas pourquoi cette série a tant animé les discussions de la pause-déjeuner quand j’étais au collège. J’ai toujours trouvé cette série consternante de nullité (le doublage n’a sûrement pas aidé mais ce n’est pas le sujet) donc on ne va pas passer des heures dessus. Ok, pour une série conservatrice diffusée sur la Fox (tiens tiens), elle montre quand même une population carcérale un peu diversifiée. Mais bon, le héros c’est quand même le white guy de la bande.

La prison est représentée comme un lieu de violence (physique) permanente. A peine notre protagoniste passe la porte d’entrée qu’il voit un autre détenu boxer dans le vide comme si les bagarres étaient constantes. Alors, je n’ai pas dit que la prison c’était le Club Med, mais là quand même, on se fout un peu de nous. On nous montre que la majorité des morts qui surviennent en milieu carcéral sont dues à des meurtres (des crimes entre gangs) alors que dans la réalité, les causes principales de décès en prison sont dues aux suicides, maladies et à l’âge. L’aspect le plus intéressant selon moi est le fait que Lincoln – le personnage central de la série – ait été condamné et emprisonné par erreur (et ça arrive). Bref, j’imagine que certains ont apprécié le show pour le suspense et la dose d’adrénaline mais je vous propose de passer à autre chose.

ORANGE IS THE NEW BLACK 2013 – ….

Vous entendez Patrick Juvet crier “Où sont les femmes?” (ouais on a les refs qu’on mérite) ? Eh bien Patrick, figure-toi que depuis 2013, on ne les voit plus seulement verser des larmes au parloir, elle sont aussi dans les cellules. Bien que Orange is the New Black n’ait pas les prétentions documentaires de The Wire, elle réalise une prouesse semblable à Oz 10 ans plus tôt. Des femmes noires, latinas, grosses, butches1 [1], lesbiennes ou bi, à peine maquillées, qui parlent de violence, d’argent, de sexe, d’identité de genre, de règles, de maternité… pendant 52 minutes (pour les premiers épisodes), certains ont senti la Terre trembler. Prise de risque donc pour Netflix qui n’en était alors qu’à sa troisième série auto-produite, comme pour HBO à l’époque. Rien que pour le rôle de Sophia, interprété par Laverne Cox, cette série mérite toute mon admiration. Un avis partagé puisqu’elle sera la première actrice trans noire à avoir été nommée aux Emmy Awards.

Le décor de la prison a cet avantage de jouer le rôle de métaphore où tout est amplifié. Cela permet de mettre en exergue certaines questions de société qui n’auraient peut-être pas été soulevées dans d’autres cadres. De plus, les prisons sont – par définition – des lieux où la société cache celles et ceux qui semblent trop marginaux pour être montrés ailleurs. Elles offrent donc aux showrunners une richesse narrative incomparable. Et elles ont cet avantage sur les films de pouvoir dérouler leurs intrigues sur plusieurs épisodes voire plusieurs saisons, permettant ainsi à des personnages complexes d’exister et, à l’image de la vie en prison que l’on se fait de retrouver quelques nuances (quand ils s’appliquent un peu). Plus qu’une représentation exacte du milieu carcéral fait essentiellement d’ennui (pas ce qu’il y a de plus vendeur pour une série), c’est une plus grande représentation des minorités qui en ressort et c’est déjà plus qu’appréciable.

Maureen Vanden Berghe

1 [2] Terme argotique anglophone désignant les lesbiennes adoptant des codes vestimentaires masculins.