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La critique des médias, une pratique indissociable du journalisme

Perte de crédibilité, chute des ventes et désaffection généralisée pour les médias traditionnels sont quelques éléments qui viennent spontanément à l’esprit lorsqu’il s’agit d’évoquer le secteur du journalisme. Les critiques à l’égard des professionnels de l’information semblent foisonnantes, et la situation est fréquemment assimilée à une « crise » sans précédent. D’aucuns en viennent à se demander si le journalisme a encore un avenir ou combien de temps va encore durer son agonie.

Mai ’68 – Comité d’action VIe Comité d’Action 6ème. Presse. Ne pas avaler, 1968 – Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles

Mais les reproches adressés aux journalistes aujourd’hui sont-ils réellement spécifiques ? L’image des journalistes de nos sociétés démocratiques occidentales est-elle significativement plus mauvaise que celle de leurs prédécesseurs ? Dans une perspective historique, cet article cherche à éclairer une partie des discours critiques à l’égard des médias. Il propose de porter un regard extérieur sur ces critiques, sans chercher à établir ou à contester leur bien-fondé. L’objectif consiste plutôt à resituer dans un contexte plus large les critiques envers les médias, ainsi qu’à comprendre ce qu’elles peuvent révéler sur la place et le rôle attribués au journalisme dans nos sociétés.

La confiance dans les journalistes en chute libre ?

Une des manières d’envisager la question est de s’intéresser à l’évolution de la crédibilité des médias d’information. Chez nos voisins français, un baromètre annuel de la confiance des citoyens dans les médias existe depuis 1987. Publiée en janvier, la dernière éditioni [1] révèle un taux de confiance assez bas. Cependant, la courbe de confiance est loin de chuter continuellement, comme on pourrait le penser. Si l’on se focalise sur la confiance envers la presse écrite, on constate que 44 % des Français considèrent actuellement que « les choses se sont passées vraiment ou à peu près comme le journal les raconte ». Ce chiffre peut paraitre faible, mais de tels résultats ont déjà été rencontrés par le passé : depuis plus de 30 ans, la courbe fluctue dans les deux sens, entre un minimum de 43 % et un maximum de 58 %. Cette observation montre que la situation actuelle n’est peut-être pas aussi isolée qu’on le pense. Même si l’on ne peut exclure d’éventuelles spécificités aux pratiques et aux discours contemporains, les médias font face depuis un certain temps à un sentiment de méfiance partagé de manière plus ou moins large.

Les critiques vues par les chercheurs en journalisme

De nombreux chercheurs ont souligné la récurrence de certaines critiques à l’égard des pratiques journalistiques, et ce depuis la naissance de la presse au XVIIe siècleii [2]. Pour ne citer que quelques exemples, l’influence des pouvoirs politique et économique, le choix des sujets, la recherche du scoop, la propension des journalistes à produire des contenus dont l’unique objectif serait de gonfler l’audience, la volonté d’atteindre toujours plus d’immédiateté et ses conséquences néfastes sur la qualité de l’information ou l’éthique des journalistes font l’objet de critiques récurrentes et relativement constantes dans l’histoire de la presse et du journalisme. Or, la nostalgie du journalisme d’antan et l’impression de dégradation de la qualité de l’information font également partie des permanences observées par les chercheursiii [3]. Bien entendu, ce n’est pas parce que les critiques actuelles sont anciennes qu’elles ne sont pas légitimes. De plus, des critiques très similaires en apparence peuvent renvoyer à des pratiques qui ont effectivement changé au cours du temps. Néanmoins, ces observations invitent à creuser la réflexion relative à la critique des médias.

Si les critiques se répètent au fil du temps, elles n’en sont pas moins intéressantes. Précisément, depuis une dizaine d’années, des chercheurs considèrent les critiques comme un ensemble de discours permettant d’interroger le rôle social et culturel attribué aux journalistes et aux médiasiv [4]. Selon cette perspective, les discours critiques sont susceptibles de révéler des informations intéressantes sur la place occupée par les médias d’information dans une société donnée et en mouvement permanent. Étudier les discours critiques permet de comprendre le rôle des médias et les enjeux du journalismev [5], mais aussi d’éclairer le décalage entre le journalisme rêvé et le journalisme observé.

Mais pourquoi donc les journalistes suscitent-ils autant de critiques ? Certains chercheurs ont formulé des hypothèses complémentaires. Cyril Lemieux évoque le droit que se sont attribué les médias de prendre la parole publiquement et donc de potentiellement nuire à autruivi [6]. Pour sa part, Jean-François Tétu évoque le fait que les médias se seraient approprié le monopole de l’informationvii [7]. Les diverses critiques à l’égard des journalistes reviendraient à dénoncer ce monopole réel ou supposé. Une autre explication est apportée par Erik Neveu, qui relève les « pouvoirs considérables »viii [8] attribués aux médias par les spécialistes : la reconnaissance de tels pouvoirs irait de pair avec une attention critique particulière à l’égard des agissements des journalistes.

Un exemple révélateur : les critiques relatives à la maitrise de la langue

Parmi les critiques fréquentes à l’égard des médias figure la présence de fautes de langue dans les médias d’information : en dépit de l’évolution des pratiques, cette question s’ajoute à la longue liste des critiques récurrentes dans l’histoire du journalisme. Ma thèse de doctorat s’est notamment attachée à décortiquer les discours critiques à l’égard de la langue pratiquée par les journalistes belges depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à aujourd’huiix [9].

Dans l’imaginaire collectif, le journaliste est supposé manier la langue de façon exemplaire. On attend du journaliste qu’il parle ou écrive d’une certaine manière car cela ferait partie de ses obligations professionnelles. Cette conception est largement partagée, tant par les publics de l’information que les journalistes eux-mêmes : tous ces acteurs décrivent ce qu’on peut appeler un devoir professionnel spécifique des journalistes en matière de langue. Or, de nombreux observateurs et acteurs du journalisme considèrent que ce devoir n’est pas suffisamment rempli : ils pointent donc un décalage entre ce qui est et ce qui devrait être. S’intéresser aux critiques permet de comprendre les raisons de ces attentes spécifiques envers les journalistes.

Selon les discours étudiés, ce devoir professionnel attendu repose sur deux types de raisons. Une première catégorie d’arguments regroupe des enjeux professionnels propres au secteur journalistique. À travers leur usage de la langue, les journalistes mettraient en jeu des éléments nécessaires à leur métier : la crédibilité des journalistes (les écarts de langue entacheraient la crédibilité des journalistes et jetteraient un doute sur le fond même des informations véhiculées), l’image du/des média(s) ou des journalistes, la compréhension du public, l’existence du public (un public agacé par des productions qui ne correspondent pas à ses attentes risque de se détourner du média), etc. La seconde catégorie d’arguments relève de propriétés sociales qui sont reconnues à la langue pratiquée par les journalistes. En particulier, de nombreux acteurs considèrent que les journalistes ont une responsabilité sociale particulière en matière de langue : ils devraient constituer des modèles linguistiques. Cette responsabilité repose sur un pouvoir d’influence attribué aux journalistes : l’usage de la langue par les journalistes serait susceptible d’influencer la manière dont les citoyens pratiquent leur langue ou l’évolution de la langue française ». La responsabilité sociale et le pouvoir d’influence reconnus aux journalistes en matière de langue favorisent évidemment les critiques : les écarts de langue sont considérés, dans ces conditions, comme particulièrement inadmissibles.

En analysant les discours de manière plus fine, on observe que les journalistes se situent au croisement d’attentes sociales multiples par rapport à l’usage de la langue. Ils rassemblent une série de caractéristiques, qu’ils partagent souvent avec d’autres catégories d’acteurs : ils auraient un rôle éducatif (comme les professeurs ou la famille) ou un rôle de modèle linguistique (comme les professeurs, les écrivains, etc.), ils appartiendraient à une élite sociale sur laquelle la société a tendance à prendre exemple (comme les intellectuels, les écrivains, les politiques, etc.), ils pratiquent une activité professionnelle relevant de la communication publique (comme les acteurs de la publicité, les acteurs de la communication, les politiques, etc.) ou de l’industrie culturelle (comme les acteurs des médias au sens large, les artistes, etc.), leur premier outil de travail est la langue, ils jouissent d’une large diffusion et occupent une place centrale dans le quotidien des citoyens, etc.

Ainsi, c’est sans doute parce qu’elle fait l’objet d’attentes sociales fortes et qu’elle est porteuse d’enjeux importants que la langue des journalistes attire tant d’attention et de critiques. En somme, si les journalistes ont tout pour susciter des attentes, ils ont forcément tout, aussi, pour essuyer des critiques lorsque ces attentes ne sont pas rencontrées. À nouveau, on doit constater que ces attentes, les arguments qui les fondent et les critiques sont, d’abord, largement partagés par les consommateurs comme les producteurs d’information et, ensuite, relativement constants dans l’histoire du journalisme. Par exemple, on pourrait presque confondre un commentaire d’un internaute au bas d’un article du site RTL Info (1) et une citation de Voltaire datant de 1739 (2) :

  1. On s’étonne que les jeunes ne savent plus écrire mais ils n’ont pas le meilleur des exemples avec les médias !
  2. Les papiers publics et les journaux sont infectés continuellement d’expressions impropres auxquelles le public s’accoutume à force de les lirex [10].

Il faut bien sûr être très prudent lorsqu’on met en évidence de telles ressemblances. En effet, la presse du XVIIIe siècle et le journalisme web sont bel et bien très différents, et les réalités auxquelles renvoient ces deux extraits sont sans doute très éloignées : il ne s’agit pas d’avancer que « rien ne change ». L’analyse des discours critiques au cours d’une longue période permet néanmoins de comprendre que certaines attentes sociales et certaines critiques reposent sur des arguments solidement installés.

La critique des médias comme force conservatrice

Si les journalistes sont tant critiqués sur de nombreux points, c’est donc au moins en partie parce que les attentes envers eux sont élevées. Et ces attentes sont sans doute révélatrices de l’importance qu’on accorde aux journalistes et du rôle qu’on leur assigne dans la société. Les journalistes sont largement exposés à la critique parce que les médias bénéficient (encore) d’une place importante dans notre quotidien et dans nos systèmes démocratiques. Notons que les attentes envers les journalistes sont élevées mais aussi hétérogènes : certaines pratiques décriées sont parfois celles qui rencontrent un succès important auprès d’un large public. Traversée par des logiques nombreuses et complexes et faisant l’objet d’attentes sociales fortesxi [11], la pratique du journalisme semble vouée à être tourmentée, discutée et critiquée. Tant du point de vue historique que du point de vue social, la critique des médias apparait indissociable de la pratique du journalisme.

Les discours sur le journalisme semblent évoluer moins ou moins vite que les pratiques journalistiques et le secteur médiatique. Autrement dit, les discours résistent à des transformations importantes du milieu professionnel. Le renouvèlement de reproches anciens ne signifie pas que la critique soit vaine ou injustifiée : il n’est pas question d’être fataliste ou naïvement optimiste quant au journalisme d’aujourd’hui et de demain. En outre, qu’elles circulent à l’intérieur ou à l’extérieur des milieux journalistiques, les critiques semblent jouer un double rôle dans l’évolution du journalisme. D’abord, comme le soutient Jean-René Philibert, la critique peut constituer un « filtre social pour orienter les normes journalistiques et en définir certains aspects »xii [12]. Dans un secteur qui doit se réinventer en permanence (et qui a toujours dû le faire), il y a forcément des lignes qui bougent : les discours critiques pourraient être l’un des moteurs de ces mouvements. Ensuite et surtout, Ensuite et surtout, ces discours favorisent vraisemblablement la perpétuation d’un idéal journalistique construit sur un temps long, et dont certaines pratiques ont (toujours eu) tendance à s’éloigner. En effet, plusieurs chercheurs soulignent le pouvoir conservateur de la critique : celle-ci pourrait constituer une force qui ramènerait constamment les acteurs de l’information à une forme de journalisme idéalisée ou valorisée tant par eux-mêmes que par le publicxiii [13]. Les discours critiques empêcheraient alors des changements trop radicaux ou trop rapides dans la pratique du journalisme. Contraints par les critiques, les médias éviteraient ainsi de s’éloigner de certaines valeurs et pratiques historiquement associées au journalisme.

Les critiques qui circulent permettent aussi de mettre en lumière les défis auxquels les médias et leurs journalistes ont été et sont confrontés. Faire face à la critique et tenter de conserver une image relativement positive apparaissent d’ailleurs comme des enjeux permanents du journalisme.

Enfin, Thomas Ferenczi observe que l’intensité des critiques « est directement liée aux transformations qui affectent le journalisme »xiv [14]. Bien qu’il faille resituer les mutations dans leur contexte plus large et reconnaitre l’existence de nombreuses transformations passées, la situation actuelle du secteur de l’information semble bien traversée par des changements importants et de diverses natures. Ces mutations favorisent dès lors l’émergence des critiques.

Antoine Jacquet

Université libre de Bruxelles – ReSIC

antoine.jacquet@ulb.ac.be [15]

i [16] La Croix/Kantar (2019), « Baromètre 2019 de la confiance des Français dans les media », Slideshare.net, disponible sur https://www.slideshare.net/Kantar-Public-France/baromtre-2019-de-la-confiance-des-franais-dans-les-media-129058683?ref=https://fr.kantar.com/m%C3%A9dias/digital/2019/barometre-2019-de-la-confiance-des-francais-dans-les-media/ [17]. [Page consultée le 26 juin 2019.]

ii [18] Ferenczi, Thomas (1996), L’invention du journalisme en France, Paris, Payot & Rivages ; d’Almeida, Fabrice (dir.) (1997), La question médiatique. Les enjeux historiques et sociaux de la critique des médias, Paris, Seli Arslan ; Lemieux, Cyril (2000), Mauvaise presse. Une sociologie compréhensive du travail journalistique et de ses critiques, Paris, Éditions Métailié ; Le Cam, Florence et Denis Ruellan (dir.) (2014), Changements et permanences du journalisme, Paris, L’Harmattan; Philibert, Jean-René (2016), Le discours critique sur la presse en contexte de mutation du journalisme nord-américain : 1870 à 1910, thèse de doctorat, Québec, Université Laval.

iii [19] Falguères, Sophie (2008), Presse quotidienne nationale et interactivité : trois journaux face à leurs publics. Analyse des forums de discussion du Monde, de Libération et du Figaro, Clermont-Ferrand, Fondation Varenne, Presses universitaires Blaise Pascal ; Craft, Stephanie, Tim P. Vos et J. David Wolfgang  (2016), « Reader comments as press criticism: Implications for the journalistic field », Journalism, vol. 17, n° 6, p. 677-693.

iv [20] Holt, Kristoffer et Torbjörn von Krogh (2010), « The citizen as media critic in periods of media change », Observatorio (OBS*) Journal, vol. 4, n° 4, p. 287-306 ; op. cit. ; von Krogh, Torbjörn et Kristoffer Holt (2009), « Approaching media criticism. Reflections on motives, material and methods », communication présentée à la Nord Media Conference, Karlstad, 13-15 aout.

v [21] Philibert, Jean-René (2016), op cit.

vi [22] Lemieux, Cyril (2000), op cit., p. 23.

vii [23] Tétu, Jean-François (2010), « Transformations et dispersion du journalisme, en France », Revista Româna de Jurnalism si Comunicare, vol. 5, n° 2, p. 18-33.

viii [24] Neveu, Érik (2013), Sociologie du journalisme, 4e éd., Paris, La Découverte, p. 80.

ix [25] Jacquet, Antoine (2018), Le français des journalistes en ligne. Régulation de la langue par les représentations et les pratiques, thèse de doctorat, Bruxelles, Université libre de Bruxelles, disponible sur https://difusion.ulb.ac.be/vufind/Record/ULB-DIPOT:oai:dipot.ulb.ac.be:2013/272093/Holdings [26]. [Page consultée le 2 juillet 2019.]

x [27] Voltaire (1739), Conseils à un journaliste, dans Œuvres complètes de Voltaire, éd. Louis Moland, Paris, Garnier, 1877-1885, tome 22.

xi [28] Lemieux, Cyril (2000), op cit. ; Jacquet, Antoine (2018), op cit.

xii [29] Philibert, Jean-René (2014) « Discours sur la presse écrite nord-américaine de la fin du XIXe siècle et implantation du journalisme d’information », dans Florence Le Cam et Denis Ruellan (dir.) (2014), Changements et permanences du journalisme, Paris, L’Harmattan, p. 36.

xiii [30] Vos, Tim P., Stephanie Craft et Seth Ashley (2012), « New media, old criticism: Bloggers’ press criticism and the journalistic field », Journalism, vol. 13, n° 7, p. 850-868 ; Craft, Stephanie, Tim P. Vos et J. David Wolfgang  (2016), op. cit.

xiv [31] Ferenczi, Thomas (2005), Le journalisme, Paris, Presses universitaires de France, p. 118.