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Journal pas si INTIME d’une intervenante culturelle en prison

Lorsque l’opportunité s’est offerte à moi d’accompagner un atelier d’éducation à l’image en milieu carcéral, j’ai tout de suite dit que je voulais bien essayer (histoire de se mesurer à la tâche d’envergure) … que je trouvais cela intéressant … stimulant … même nécessaire d’aller là où personne n’a envie d’être.

Fort intérieur
Un film de Chris Pellerin
Les Productions de l’Œil Sauvage

Ainsi, le travail préparatoire en amont s’enclenche en équipe : on prépare les ateliers, on choisit les films qu’on regardera plus tard avec les participants, on définit pourquoi nous sommes là et où nous voulons en venir.

Puis, le jour J approche et par conséquent, les a priori et les images préconçues approchent elles aussi à grands pas dans ma tête … je perds en clarté : j’imagine que les détenus sont des énergumènes tatoués … qu’ils vont se moquer de moi … moi, du haut de mon mètre-soixante, je ne vais pas m’en sortir… sans doute que mon français et leur français « ça n’a rien à voir » … je ne vais pas pouvoir suivre le jargon … je vais avoir l’air ridicule … et mon air ridicule va tous les énerver … ça va chauffer … et puis … et puis rien, je serai coupée en morceaux et engloutie par le plus gros de tous qui sera en plus carnivore, sous les yeux incrédules d’un gardien, lui immobilisé et contraint de regarder impuissant la scène du crime …

Je suis sidérée face à mon propre imaginaire … je suis moi-même pétrie de représentations sociales stigmatisantes !

Le jour J arrive et avec lui la confrontation à la réalité : un par un les clichés tombent … à partir du tout premier « ils seront tous GROS ». J’étais là devant le premier participant, un gars à peine majeur, un tout petit et maigrichon, il passe la porte d’un air timide, il hésite à me serrer la main, le regard bas, les cheveux froissés tous en bataille … il fait lui aussi un mètre-soixante comme moi… et n’a pas du tout l’air menaçant. Il s’appelle Momo.

La réalité me rattrape, l’un après l’autre les participants arrivent peupler ce qui sera ma toute première image « réelle » du paysage carcéral. (Afin de dissiper tout cliché qui serait encore en train de polluer l’imaginaire du cyber-espace, il me semble important de préciser qu’il y avait : des grands, des petits, des gros, des minces, des blancs et des noirs, des tatoués et des non-tatoués … comme quoi mon cliché Lombrosien daté de 1860 et fortement appuyé par des références cinématographiques plus contemporaines n’ont aucune raison d’être … si ce n’est celle de permettre à notre société de se réconforter d’un récit conventionnel qui permet d’identifier « le mal » en le stigmatisant, pour ensuite l’isoler, et ainsi le vaincre …).

Les corps malades, les corps souffrants en prison.

De ma première image « réelle » des personnes incarcérées, je retiendrai : les regards bas et effacés, la discrétion dans la rencontre, comme une forme de politesse inavouée, la gène et la timidité, l’absence de connexion, les yeux cernés … les corps transportés là avec une sorte d’inertie … sans trop savoir ni pourquoi faire, ni comment, ni rien du tout.

Le fait d’occuper l’espace, de se déplacer mollement … comme une manière de faire avancer le temps devant soi … malgré soi. La nervosité. L’impatience. Les questions répétées et répétées sans cesse comme un disque qui saute. Les grilles aux fenêtres et le bruit des portes. Le nombre infini des portes. Et encore le bruit. Les vêtements gris … tous pareils … comme autant de fantômes éclairés au néon … comme autant de malades déambulant en pyjama …

Dans ce paysage désolant, il a fallu pouvoir regarder en face cette détresse, la reconnaître, ne pas la juger, l’accepter telle quelle …

Les jours passent. Les ateliers s’enchaînent.

D’une rencontre à l’autre, rapidement se tissent les récits croisés, décousus, partagés par bribes, de ces vies rompues et arrachées à elles-mêmes, qu’on a enfermées en attente de jugement … ou en expiation de peine … Mais quelle est le sens de la peine ? A quoi est-elle censée servir … à quoi sert-elle réellement ?

Question glissante, gluante … question annexe … ai-je le droit de la poser ?

Je retrouve cette phrase de Michel Foucault dans Surveiller et punir :

« … Un châtiment comme la prison – pure privation de liberté – n’a jamais fonctionné sans un certain supplément punitif qui concerne bien le corps lui-même (…). Conséquence non voulue mais inévitable de l’enfermement ? En fait, la prison dans ses dispositifs les plus explicites, a toujours ménagé une certaine mesure de souffrance corporelle (…) [cela] indique un postulat qui jamais n’a franchement été levé : il est juste qu’un condamné souffre plus que les autres hommes »1 [1].

Même lorsque nos systèmes punitifs ne font pas recours à la punition, à des châtiments sanglants, même s’ils utilisent les méthodes douces qui enferment ou corrigent, c’est bien toujours du corps qu’il s’agit.

« C’est dur d’avoir l’air frais en prison. Vous savez, ici il y en a qui se couchent très tard, car il n’y a pas beaucoup de différence entre le jour et la nuit, dormir de jour ça fait passer les jours plus vite …  »

« On est tous un peu toqués en prison. Comment ne pas devenir fou ici ? »

Enfermé entre quatre murs … de quoi devenir fou !

Par cette cohabitation étrange entre prison, souffrance corporelle, souffrance mentale, maladie psychique, dépression, folie, addictions … je me demande si la prison peut être lieu de soin … si le statut de détenu est conciliable avec celui de patient ?

Stigmatisés, isolés, suicidaires. Les souffrances des détenus sont aggravées par des conditions de détentions inadaptées à la situation des détenus en détresse psychologique :

Près de 40% des détenus « ordinaires » souffrent de troubles psychiatriques mais la Justice les considère comme responsables de leurs actes. « Par décision médicale, on peut décider de les transférer en annexe psychiatrique lorsqu’on estime qu’ils méritent des soins appropriés« , explique le Dr Kalonji 2 [2]

On peut lire chez l’Observatoire International des Prisons – section Belgique : « Malheureusement, le caractère sécuritaire de l’internement prend bien souvent toute la place, pour ne laisser qu’une part minuscule aux soins.3 [3] »

À l’heure actuelle, les annexes psychiatriques des prisons sont au nombre de douze, réparties sur tout le territoire. En pratique, elles accueillent non seulement les internés en attente d’une place dans un établissement adapté à leur pathologie, mais également des détenus présentant des fragilités psychiques (toxicomanie, décompensation durant l’incarcération, …) ou, parfois encore, des détenus ayant commis des faits de mœurs.

Il semble que ce lieu reste imprégné d’une conception asilaire de la prison, perçue comme une solution de facilité où l’on parque les personnes « indésirables ». Comme si l’annexe était un lieu créé pour pallier à l’absence de réponse à cette question qui ne cesse de se répéter : que fait la société de ses fous-dangereux ?4 [4]

Poser la question des soins psychiatriques en prison et l’importance de la population pénale concernée par ces soins constitue en soi un débat de société. Derrière ces simples thèmes, se profile la question du fonctionnement de la psychiatrie publique dans son ensemble de la façon dont notre société considère et soigne ses malades mentaux, de la façon dont on « isole les individus » ou au contraire « on décide de les inclure », de la façon dont on différencie les normaux des anormaux.

Eleonora Sambasile

1 [5] Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison – Paris, Gallimard, 1975, p. 21

2 [6] https://www.lejournaldumedecin.com/actualite/les-annexes-psychiatriques-des-prisons-meritent-une-analyse-nuancee/article-longread-27529.html?cookie_check=1551881499

3 [7] http://oipbelgique.be/fr/?p=763 [8]

4 [9] https://www.cbcs.be/L-internement-un-circuit-de-non-soin?var_mode=calcul