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Désinformation en ligne, de l’importance de l’éducation aux médias. Rencontre avec Divina Frau-Meigs

Dans le cadre de ce dernier CAUSES TOUJOURS de 2019, la rubrique numérique a souhaité établir des liens entre le phénomène massif de la désinformation en ligne et l’une des thématiques d’action du GSARA en tant que mouvement d’éducation permanente : l’Éducation aux médias. Pour cela, nous avons rencontré Divina Frau-Meigs, experte européenne sur l’éducation aux médias et la désinformation en ligne, enseignante et chercheuse à la Sorbonne nouvelle, à Paris.

L’éducation aux médias et à l’information ou donner à chacun des outils de réaction et de décodage face aux contenus médiatiques, est un enjeu majeur soulevé par le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles en place. Au GSARA, nous actons pour que l’utilisation des outils médiatiques eux-mêmes soit une composante majeure de l’éducation aux médias. Dans leurs ateliers, nos praticiens journaliers de l’éducation aux médias offrent aux participants, individuellement et/ou collectivement, les outils audiovisuels et numériques pour formuler et porter un message citoyen. Depuis quelques années, eu égard au contexte médiatique actuel, nous adaptons nos pratiques à l’ère numérique. Ainsi, plusieurs ateliers médiatiques menés par les animateurs du GSARA s’attellent à la prise de conscience d’une « gouvernementalité algorithmique » ou aux phénomènes de désinformation liés notamment aux fausses nouvelles en ligne.

Aujourd’hui, l’absence de régulation et/ou d’auto-régulation et le manque d’esprit critique transforment internet en zone de non-droit digital, particulièrement dans un contexte électoral. Aux dernières élections en Belgique, le Vlaams Belang a investi 400.000€ dans le marketing digital, soit plus du double du budget alloué par les partis traditionnels au même secteur de dépenses. Au final, ce parti anti-démocratique fut le grand vainqueur des élections. De l’autre côté de l’atlantique, la prochaine campagne de Donald Trump est annoncée comme la plus sophistiquée jamais vue en termes de marketing digital. Cette situation nous interroge en tant que citoyens, mais aussi en tant que professionnels de l’éducation aux médias.

Divina Meigs est spécialiste en sciences de l’information et de la communication, spécialiste des contenus et des comportements à risques. Depuis l’arrivée des médias sociaux, ses recherches s’orientent sur la cyberviolence et la cyberpornographie mais aussi sur les « désordres de l’information ». En effet, ceux-ci sont considérés comme des comportements à risques, leurs contenus ayant un impact sur le comportement des populations. Aux côtés d’acteurs du monde institutionnel, de membres d’Organisations non gouvernementales ou encore de journalistes, Divina Meigs fait partie du groupe d’experts européen sur l’éducation aux médias et sur la désinformation en ligne.

Notre invitée réagit tout d’abord quant à l’évolution des pratiques médiatiques en période d’élections :

Dans le cas des campagnes électorales, certaines recherches relativisent l’influence des fausses informations qui tendraient à n’impacter que des convaincus. Cela dit, il reste intéressant de se poser la question de l’utilisation de ces investissements financiers. En général, ce que l’on a observé dans d’autres campagnes, c’est que pour avoir un impact profond, les pratiques digitales agissent de manière diffuse. Certains s’y prennent dix ans à l’avance en cachant des trolls dans des communautés online. Ayant acquis de la crédibilité dans un cercle actif, toutes sortes de départs d’informations s’appuient donc sur une communauté d’internautes pré-existante. Il s’agit donc d’une stratégie sur le long terme, avec tout un effet de blanchiment de la technique. On sait déjà que c’est ce qui s’est passé avec les élections américaines où cela a eu un véritable impact sur l’intégrité des élections.

Du côté de la publicité politique, il revient aux experts européens, dont je fais partie, d’inviter à ce qu’il y ait une transparence au moment des élections en ce qui concerne les donneurs d’ordre des publicités en ligne. Face aux critiques, les plateformes adoptent des stratégies diverses: Twitter s’autocensure (dans la mesure où c’est possible), Mark Zuckerberg demande qu’on lui impose des règles… Selon moi, l’idée de faire un rapport de transparence reste l’idée la plus intéressante en démocratie, pas de censure, ni d’autocensure mais la transparence. Les États devront obliger les plateformes à rendre des comptes.

Par rapport aux contenus partagés par leurs usagers, les réseaux sociaux se retrouvent face à la « délimitation » de ce qu’est une fausse nouvelle. Cela pose des problèmes liés à la liberté d’expression auxquels se heurteront aussi les instances publiques. Un contrôle institutionnel est-il possible ? Peut-on y voir une tentative de l’État de reprendre le pouvoir sur une possible puissance d’opposition : les médias ?

Cette question est très problématique. Nous sommes en démocratie et normalement les médias sont libres. Pour le moment, les grands réseaux sociaux tels que facebook ou Twitter ne se réclament pas du statut de média, ils veulent être des hébergeurs, ce qui les protège et les rend non-responsables. Donc, l’enjeu pour les États, et l’une de mes missions à moi aussi, c’est de montrer que ces réseaux sociaux sont des médias. Après, une fois que cette logique-là passera en législation, ils seront soumis aux mêmes obligations de service public et d’intérêt général que les autres médias. Notamment comme nous l’évoquions, une transparence quant aux sources de leurs revenus publicitaires ou encore une obligation de partage équitable du temps de vitrine médiatique.

Il faudra bien sûr un temps certain avant que les États ne soient en mesure d’imposer cela. Aujourd’hui, il faut d’abord inciter à l’autorégulation, dans une stricte démarche démocratique. C’est d’abord aux réseaux de faire le ménage chez eux. Puis, il faudra leur attribuer ce statut de média de manière à pouvoir imposer des sanctions, des référés en justice etc. Tant que cette question de statut n’est pas résolue, on ne peut pas agir. 

Comment cette question pourrait-elle être résolue ?

Il faut leur proposer un statut spécifique adapté à leur nature. Les médias sociaux ne sont pas comme la télévision, même YouTube. Ils ne sont pas comme la presse écrite, même Twitter. Ils ont une capacité d’action et d’interactivité qui leur est unique. C’est de là que viennent les problèmes, notamment l’amplification. Nous devons être créatifs et leur délimiter un statut. Un peu à la manière de la directive européenne des Services des Médias Audiovisuels (S.M.A.) qui veut que les différentes plateformes de streaming répondent aux différentes autorités de l’audiovisuel de chaque pays. Il y a donc la reconnaissance d’un statut à part déjà pour les plateformes audiovisuelles type Netflix. Les réseaux sociaux c’est autre chose, ils passent entre les mailles du filet. Évidemment les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) freinent des quatre fers face à toute volonté politique. Ils pratiquent le lobbying, que ce soit à Bruxelles ou dans chaque pays qui menace de faire quelque chose. Et puis il faut porter la question aux États-Unis ! Au niveau du droit américain nous devrons harmoniser pour accorder aux médias sociaux un statut qui donne une légitimité à l’intervention judiciaire.

Que pensez-vous de la loi française contre « la manipulation de l’information en période électorale »1 votée fin 2018 en France ?

Je m’y suis opposée. Je trouvais qu’elle n’était pas efficace et qu’elle n’était pas très fiable. De plus, elle contient des éléments qui peuvent tout à fait mener à des excès. Enfin, je ne vois pas très bien comment elle pourrait être mise en place…

Toutefois, elle a eu le mérite d’exister à un moment où il fallait envoyer un message très fort à la Russie entre autres, que la France surveillait, et de donner le droit à la riposte parce qu’il y a une clause sur la possibilité de suspendre des chaînes étrangères qui font de l’ingérence. R.T. Russia était notamment ciblée2. C’était sa seule valeur dans un contexte d’élections européennes. En ce qui concerne son application, c’est resté plus ou moins lettre morte parce qu’une loi, une fois qu’elle est décidée, il faut aussi la mettre en place et y mettre les moyens.

Elle est aujourd’hui complétée par une autre loi sur les discours de haine3, un peu semblable à la loi allemande. On n’a pas créé une loi contre les manipulations de l’information mais une loi contre les discours de haine. Une certaine forme de désinformation, liée à l’incitation à la violence notamment, est considérée comme tel. Selon moi, cela rentre plus dans le cadre des valeurs européennes où l’incitation à la haine fait déjà partie des limites de notre liberté d’expression. Cela ne crée pas un nouveau cas pour la désinformation mais la fait rentrer dans un cadre pré-existant en ciblant effectivement la partie extrême de la désinformation. En cette matière, les juges ont des compétences. Globalement, aller plutôt vers des situations comme celle-là me semble être une solution.

Bien sûr, les élections restent des moments cruciaux où l’opinion publique est particulièrement alerte et où justement les contenus affectent les comportements. Le comportement le plus noble, le plus à protéger en temps d’élections, étant bien sûr le vote lui-même. Beaucoup de fake news incitent à ne plus voter, vous faire croire que ce n’est plus la peine, ou encore vous envoient sur des faux numéros pour voter à distance. Cette inhibition, cette manipulation du vote, c’est surtout ça qui est problématique dans les fake news

Comment cette crise de la désinformation est-elle reçue par les grands médias ? Comment les journalistes peuvent-ils reprendre leur place légitime parmi les citoyens ?

Les journalistes se sont assez bien défendus. Ils ont fait de très gros efforts pour démontrer l’utilité de leur profession et ont créé une espèce de profession nouvelle qu’ils appellent « les vérificateurs de l’info », les fact checkers. Ils ont montré les coulisses, le processus même de fabrique de l’information, basé notamment sur la vérification des sources en montrant que dans chaque organe de presse ou de référence, ils avaient inclus des fact checkers. Selon moi, ils ont attiré l’attention de manière favorable sur leur profession et leur crédibilité a augmenté. Les journalistes ont aussi fait des alliances entre eux, se sont donné un certain nombre d’outils, ont développé des solutions technologiques, des plugins ou des applis de vérification… Ça ne passe pas nécessairement dans les gros titres mais le grand public a la possibilité de se renseigner sur la fabrication de l’info. De nos jours, les publics veulent savoir comment ça se passe. D’ailleurs, le taux de confiance dans les médias traditionnels a monté par rapport au taux de confiance dans les médias sociaux qui a beaucoup baissé.

Les outils de Fact checking sont limités, fastidieux et controversés. Vous pensez qu’il vaut mieux miser la carte de l’éducation aux médias et apprendre à « se réapproprier internet ». Que voulez-vous dire par là ?

Moi, je suis pour un maximum de stratégie et de répertoire à vrai dire. Je pense qu’il y a des alliances possibles entre des fact checkers et des éducateurs aux médias. J’ai remporté un projet de la DG CONNECT4 qui s’appelle YouCheck5 etqui consiste à transformer InVID, un outil de fact checking très professionnel qui permet de vérifier des vidéos, en un outil plus grand public, notamment avec des applications dans des scénarios pédagogiques dans les classes. Ceci dans une perspective pédagogique d’éducation aux médias, et non de journalisme. Moi je suis pour des alliances de ce type-là. Nous n’avons pas tous vocation à être journalistes, mais avec les médias sociaux, nous avons tous vocation à être média. Cependant, avoir des réflexes journalistiques ce n’est pas idiot, tout comme des réflexes de documentalistes d’ailleurs.

De manière générale, l’éducation aux médias en tant que telle doit se mettre davantage au numérique, à la data, pour donner une grille de compréhension de la production de l’information, de la désinformation et des conditions dans lesquelles elles se développent. Dans mon parcours j’ai pu constater que c’est ce qui est le moins compris, le moins connu par les publics. Le reste, ce qui est relatif à la présence en ligne, à la vie privée, ceci est assez vite compris et les réflexes se mettent bien en place. La fabrique de l’information et de la désinformation, c’est plus complexe. De plus, les médias sociaux engendrent d’autres problématiques qui dépendent des récepteurs, des gens qui reçoivent les fake news et des comportements parfois irresponsables, notamment en termes d’amplification. Une fois qu’on apprend cela, se mettent en place de bons réflexes.

En parlant de l’éducation aux médias et à l’information, je suis positive sur la qualité des interventions. Le problème c’est qu’elle n’est jamais assez évaluée, on a toujours du mal à prouver son efficacité. Je milite donc en disant qu’il faut aussi faire de la recherche sur l’éducation aux médias, avec un accompagnement en amont et en aval des actions, c’est très important.

Propos recueillis et mis en forme par Olivier Grinnaert.

N.B.: Les animateurs de l’antenne régionale du GSARA basée à Charleroi développent eux-mêmes leurs outils d’éducation et de mise en garde à l’égard de la désinformation.

Plus d’informations:

1La loi contre la manipulation de l’information, qui vise à mieux protéger la démocratie contre les diverses formes de diffusion intentionnelle de fausses nouvelles, a été votée en seconde lecture à l’Assemblée nationale française le 20 novembre 2018. Ce texte crée un « devoir de coopération » pour les plateformes, contrôlé par le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel. Toutefois, le projet de loi se défend d’avoir un impact sur les journalistes, mais invite à créer une « instance de déontologie de la presse ».

2Le texte dit que le C.S.A. pourra « empêcher, suspendre ou interrompre la diffusion de services de télévision contrôlés par un État étranger ou sous l’influence de cet État, et portant atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation. »

3Cette proposition de loi « contre les discours de haine en ligne » a été examinée le 17 décembre au Sénat français. Elle suscite une levée de boucliers de la part de beaucoup d’acteurs du Web, qui pointent entre autres des risques d’atteinte aux libertés individuelles et notamment à la liberté d’expression. Cette loi donnerait trop de pouvoir aux hébergeurs, qui seraient amenés à largement censurer les contenus proposés pour ne pas risquer de tomber sous le coup de la loi.

4 Direction générale des réseaux de communication, du contenu et des technologies ou DG CONNECT est le service de la Commission européenne en charge de la politique de l’Union européenne concernant le marché unique numérique, la sécurité des réseaux, la science et l’innovation numérique.

5http://project-youcheck.com/