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Chez Jolie Coiffure – Interview de Rosine Mbakam

Le dernier film de Rosine Mbakam, Chez Jolie coiffure (co-produit par le GSARA), dresse le portrait de Sabine et de son salon de coiffure dans le cœur du quartier Matonge à Bruxelles. Ce film huis clos nous livre une parole de femmes, non consensuelle, sur leurs rapports en tant qu’africaines à la société belge.

Grâce à des choix ingénieux de réalisation, ce documentaire est une tentative de réduire la distance entre deux mondes qui ne se rencontrent habituellement pas. Il est aussi un antidote au regard colonial que subissent encore aujourd’hui ces travailleuses et travailleurs issus de l’immigration africaine.

Pouvez-nous nous raconter l’origine du projet et votre rencontre avec Sabine qui tient le salon de coiffure « Chez Jolie Coiffure » dans la galerie à Matonge ?

Après mes études à l’INSAS, je voulais réaliser un film dans la galerie Matonge. Je ressentais le besoin de parler de ces femmes qui y travaillent. Elles viennent pour certaines du même quartier que celui dans lequel j’ai vécu au Cameroun. Je voulais croiser et filmer nos parcours. Par contre, je connaissais mal cette galerie et j’ai demandé à une amie de m’y introduire. Grâce à elle, j’ai pu rencontrer Sabine à qui j’ai expliqué mon projet de film. Mon but n’était pas de filmer la coiffure africaine que je connaissais déjà. Je voulais principalement capter ce qu’elles ne racontent pas toujours à savoir, leur parcours, leur ressenti. Leur laisser la possibilité de parler sans langue de bois sur la culture africaine et européenne. Je voulais avant tout filmer des femmes et une parole de femme. Le salon de coiffure importait peu et ça aurait pu être un autre commerce.

Le film est un huis clos où l’on découvre le quotidien de ce salon de coiffure, celui de Sabine et aussi celui de la galerie qui est toujours hors champ. Est-ce que ce dispositif était dès le départ une évidence ? Pouvez-vous nous expliquer ce choix de réalisation et aussi éventuellement ses contraintes et ses avantages ?

Au départ, j’avais l’intention de filmer l’extérieur du salon, dans la galerie. Je voulais capter le flux des personnes et cette chorégraphie qui en émanait. Très rapidement, j’ai compris que je ne pouvais pas filmer ce lieu car je me faisais agresser à chaque fois que je mettais la caméra à l’extérieur du salon. Il s’agit d’un lieu un peu complexe et les gens s’y sentent en insécurité. L’extérieur représente pour eux la police, les touristes. Amener une caméra ne les sécurise pas. J’ai été contrainte de filmer uniquement à l’intérieur du salon de coiffure.

Le dispositif s’est finalement dirigé vers le huis clos avec la contrainte de devoir filmer dans huit mètres carrés avec des miroirs de part et d’autre. J’essayais de faire en sorte de ne pas apparaître à l’image mais c’était compliqué d’y parvenir. Au fur et à mesure, je trouvais ma place dans le salon et cela me rendait légitime à l’image. Après avoir passé un an dans ce salon, je suis devenue petit à petit comme une amie avec qui l’on discute. Globalement, la contrainte majeure était la taille de la pièce qui se remplissait vite. Je n’avais pas de nombreux choix de plans à faire ou d’angles de vue variés. Quand le salon était rempli de monde, j’attendais que l’espace se vide pour pouvoir bouger.

Quel a été le temps du tournage ? À quel point avez-vous écrit ce film ? La tension monte au fur et à mesure des contrôles de police dans la galerie. Aviez-vous anticipé ces événements pour construire la narration ?

J’ai filmé pendant un an de manière régulière. Je n’avais pas énormément écrit au préalable mais mes intentions étaient claires. Je voulais capter l’insécurité, les regards et la séparation des deux mondes. Celui de la communauté face à l’extérieur qui est l’Europe, l’européen, le Blanc. Je voulais aussi capter la précarité, la solidarité des filles et cet espace qui fonctionne comme un havre de paix où elles peuvent dire le fond de leurs pensées. D’autres sujets ont émergé comme celui de la religion, du blanchiment de la peau. Avant tout, je voulais raconter leurs problèmes et leur parcours personnel. Je savais que le salon était un dépôt de parole, un lieu où les gens se confient.

Très vite, j’ai perçu la présence de la police. J’ai filmé de nombreuses séquences où l’on voit des patrouilles de policiers avec les chiens. Réussir à avoir dans le film la descente avec les arrestations constitue quelque chose de très fort pour moi.

Il y a eu un travail de montage important car ce sont essentiellement des idées que j’ai captées. Je n’avais pas forcément un film dans ma tête allant du début jusqu’à la fin. Ce film, je l’ai construit au montage.

À plusieurs moments, le film aborde la réalité de femmes noires africaines, ici camerounaises, qui sont passées par le Liban avant d’entrer en Europe. C’est notamment l’histoire de Sabine. Elles sont emmenées pour y travailler comme domestiques et finissent séquestrées, violentées, violées. Pouvez-vous nous parler de cette réalité que subissent de nombreuses femmes ?

Les choses n’ont vraiment pas changé. Les années passent mais il perdure en Europe un esclavage moderne. Il y a 60 ans, on faisait des expositions avec des êtres humains et aujourd’hui, des touristes viennent dans la galerie Matonge pour y observer d’autres personnes. Leur regard est le même que celui porté lors des expositions universelles en France en 1937 ou en Belgique en 1958. Que ce soit l’esclavage au Liban ou ici en Belgique, la situation est pareille. On exploite les plus démunies, les plus faibles. Ces femmes quittent leur pays où elles vivent une situation très précaire. Cette fragilité engendre de l’exploitation. Les parcours de ces femmes sont similaires malgré leurs différences. Certaines sont récupérées dans des filières de prostitution, d’autres comme Sabine deviennent domestiques chez des particuliers. Il s’agit toujours d’une exploitation.

Au départ, je ne connaissais pas l’histoire de Sabine. Grâce à elle, j’ai pu découvrir l’existence de cette filière libanaise qui recrute des filles au Cameroun pour les envoyer au Liban. Je ne pensais pas que mon film allait parler d’esclavage. Sabine a pris l’avion pour aller se faire exploiter au Liban.

Le film aborde également la thématique des travailleurs.euses sans papiers.

Dans les journaux, je pouvais lire que les travailleurs sans papiers sont ici pour profiter du système et prendre le travail des Belges. Je voulais montrer que ces personnes se font en réalité exploiter. Ces femmes ne peuvent ni se plaindre, ni revendiquer leurs droits. En retour, des employeurs en profitent. Leur situation précaire, elles gagnent peu. Ce travail ne leur garantit aucune sécurité. Le matin, la première arrivée dans le salon aura du boulot. Sans papiers, elles ne sont pas reconnues. Elles ne peuvent pas non plus se former. Une jeune fille qui passe une journée au salon sans avoir de travail se retrouvera très vite sans argent. A quoi sera-t-elle livrée ? À la prostitution pour vivre. Il s’agit là d’un cercle vicieux où la précarité engendre d’autres problèmes.

Je voulais aussi montrer que les travailleurs.euses sans papiers travaillent et investissent dans notre société. Sabine et les autres investissent de leur argent, de leur énergie et de leur intelligence. Il fallait que le spectateur passe du temps avec elle pour comprendre cela. La position de la caméra était choisie pour que le spectateur ne regarde pas avec une certaine distance, contrairement aux touristes, et vive la situation de Sabine de l’intérieur.

Il est intéressant de constater que l’homme est toujours une figure extérieure, faisant irruption dans le salon pour très vite disparaître à l’image. Pouvez-vous nous parler de ce choix de réalisation ?

Je cherchais une parole de femmes sans pour autant exclure celle des hommes. Je ne voulais pas non plus définir la place de l’homme dans le film. De plus, les quelques hommes qui venaient se coiffer, interagissaient très peu avec les autres personnes du salon. Finalement, le seul filon à exploiter était celui des vendeurs ambulants qui venaient vendre ou déposer quelque chose et ainsi développaient une relation avec les filles du salon. Ces vendeurs amènent une dimension à la fois drôle et triste dans le film.

Un des moments forts du film est celui des visites touristiques dans la galerie Matonge. En tant que spectateur, il est difficile de ne pas être perturbé tant ces séquences sont empreintes de colonialisme. Comment expliquez-vous l’existence de telles visites touristiques ?

Il y a pourtant une histoire qui devrait permettre de re-questionner le regard colonial.

Malheureusement, nous sommes dans un système qui ne le suscite pas et on se permet de venir observer des être humains comme s’ils étaient des animaux. Le but du film est aussi de forcer les spectateurs à se questionner en tant que « nous » dans la société. Le film est là pour nous rappeler à l’ordre et dire non à ce genre de pratiques.

Pour pouvoir déconstruire, il faut dans un premier temps se questionner. Commencer à interroger notre langage. Si on arrêtait déjà de dire « les migrants » et de ne pas enfermer des êtres humains dans des termes et des expressions, cela permettrait de marquer un pas.

Auparavant, à chaque fois que je passais dans cette galerie, j’étais mal à l’aise sans comprendre la raison. J’ai enfin compris lorsque j’ai posé la caméra de l’autre côté. J’ai compris que leur regard me mettait mal à l’aise. Je ne le percevais pas réellement lorsque j’étais confondue avec eux et prise dans ce flux de personnes traversant la galerie. Ces visites organisées font partie des visites touristiques qui consistent à aller observer des filles africaines coiffer d’autres africaines. Il y a aussi des sorties scolaires dans cette galerie.

En se plaçant de l’autre côté, on ressent cette violence vécue par les coiffeuses.

Les coiffeuses évoquent également un reportage de la RTBF, 16 mariages et 14 enterrements qui a été particulièrement révoltant à leurs yeux. Pouvez-vous expliquer la raison ?

Ce reportage traite de la thématique de vieux Belges rencontrant des jeunes filles camerounaises sur Internet. Le reportage nous explique ensuite que ces hommes seraient tués une fois arrivés au Cameroun pour se marier avec ces femmes. Le traitement journaliste de la RTBF était de dire : « Regardez ces barbares qui tuent des pauvres belges« . C’est assimiler les camerounaises à des tueuses de Blancs. Il s’agit de partir du particulier pour stigmatiser une communauté. Les coiffeuses dans le film reviennent sur ce reportage afin de contre-balancer le discours de la RTBF. Elles rappellent avant tout que ces hommes qui n’ont plus de vie sexuelle ici en Belgique, partent exploiter sexuellement des jeunes filles précaires en Afrique.

C’est pour cette raison que Sabine parle de la « télévision des Belges ». Elle ne se sent pas prise en compte et estime que ce n’est pas une télévision pour elle.

Pouvez-vous revenir sur une phrase que Sabine prononce dans le film à savoir « C’est notre petit Matonge et ils veulent nous l’enlever » ?

Matonge est un quartier où ces femmes africaines peuvent s’exprimer et venir se ressourcer. Lorsque Sabine dit « notre petit Matongue, on veut nous l’enlever » , cela signifie leur enlever tout ce qui les fait vivre. On parle notamment dans le film d’une personne travaillant dans la galerie et qui du jour au lendemain se retrouve en centre fermé. Cela veut aussi dire : « si on m’enlève de là, je ne suis rien. Je vais me retrouver dans un centre fermé et il n’y aura plus personne pour m’écouter ». Ce n’est pas seulement une question d’argent mais aussi une question de sécurité. Ces femmes des salons de coiffure se sentent un peu comme au pays car elles s’organisent entre elles et créent un système de solidarité. Malheureusement, on veut leur enlever tout ce qui leur permet de vivre aujourd’hui. Le lendemain d’une descente de police dans la galerie, il n’y a plus personne. Les gens ont peur et n’osent plus venir se faire coiffer. C’est aussi dire qu’on veut nous enlever notre gagne-pain, notre maison, nos amis, notre famille.

Est-ce que ce film permet selon vous de rendre compte de deux univers qui ne se rencontrent pas ?

Il s’agissait de montrer l’absurdité de cette société où l’on arrive à créer des endroits pour mieux nous séparer. Où est la rencontre ? Aucun Blanc ne pousse la porte. Même le facteur s’encourt au moment de donner le courrier.

Quel est votre point de vue sur l’attitude de la Belgique face à son passé colonial ?

On peut en parler autant qu’on veut dans les médias mais tant qu’il n’y aura pas une volonté politique de déconstruire la colonisation et de l’enseigner, rien ne changera. Il y a aussi un complexe vis-à-vis du Blanc dans les communautés noires. Lorsqu’on veut devenir Blanc, on a intégré que le Blanc était meilleur. Enfant, quand j’imaginais une histoire, j’imaginais des personnages blancs. Je ne voyais pas assez de Noirs à la télévision. Je suis en train de déconstruire et décoloniser mon regard cinématographique.

Avez-vous pu voir d’autres films sur la galerie Matonge ?

J’en ai vu quelques-uns avec l’impression qu’ils effleuraient une réalité sans jamais entrer en profondeur. Il y a un fantasme sur cette galerie et de nombreuses personnes veulent uniquement en montrer un aspect folklorique.Tu ne peux pas montrer ce lieu sans connaître ce que tu veux filmer.

Propos recueillis par Aurélie Ghalim